Faut-il faire savoir à l’humanité que je suis un bon coup?

Faut-il faire savoir à l’humanité que je suis un bon coup?

Facile, il suffit d’envoyer des bristols chaque fois que vous faites l’amour («famille et amis bienvenus, tenue correcte exigée»). Trop intimidant? Filmez-vous et répandez vos exploits sur le Net. Vous pouvez aussi tenter de vous faire une réputation dans votre entourage, mais il vaut mieux savoir que sauf si vous évoluez dans des sphères libertines, elle sera automatiquement perçue comme une mauvaise réputation. Oui, être doué pour les câlins est une mauvaise chose qui mérite au moins la lapidation.

Si vous êtes une femme, multipliez la phrase précédente par dix. Le mieux, vous l’aurez compris, est donc de ne pas crier sur tous les toits que vous êtes un bon coup, l’idéal étant :

1) que ce soient vos partenaires qui fassent votre publicité (graissez-leur la patte, ça peut aider) ;

2) que « ça » transpire.

Il peut s’agir d’aisance avec le sexe opposé ou de signaux plus subtils, par exemple la poignée de main. Le psychologue américain Gordon Gallup a montré qu’un homme qui serre vigoureusement la main vit en moyenne plus longtemps qu’un autre, guérit plus vite et augmente ses opportunités sexuelles (il fait l’amour plus tôt, et avec plus de partenaires). Les femmes, de leur côté, serreraient la main plus fort lors de leur pic de fécondité, afin de montrer aux agresseurs potentiels que ce sont elles qui choisiront leur reproducteur préféré. Montrer qu’on est un bon coup peut donc prendre des formes très subtiles, et qui nous échappent. Quant à l’expertise sexuelle, elle relève de la pensée magique.

Pour avoir la classe en parlant de sexe, le but est de rester au maximum opaque tout en mettant l’accent sur les sentiments et l’aspect cosmique de la copulation. Exemple-type « Quand tu fais l’amour, tu vois, tout ton corps vibre. C’est prouvé, c’est du magnétisme. Tu mélanges la force de ton corps et la force de tes sentiments dans une fusion, les ondes se répandent autour de toi, tu fais ton bien, le bien de ton partenaire, mais aussi celui de la planète. C’est de la résonance. C’est prouvé à 98%.» À vrai dire, dès lors qu’on décide de se passer d’un discours argumenté par des données scientifiques et techniques, il est assez difficile de se tromper en parlant de sexe. On pourrait appeler ça l’effet « c’est mon choix ».

Qui sommes-nous pour juger des pratiques des autres, même lorsqu’elles sont outrageusement ridicules (je pense à ces gens qui aiment se frotter sur des animaux en peluche) ? Qui peut détenir la vérité face à du ressenti subjectif ? Les pratiques, finalement, ne se valent-elles pas toutes? Pour passer pour un expert du sexe, l’essentiel est donc d’en parler. Le contenu, on s’en fiche.

En revanche, si vous évoluez dans la sphère publique, faites attention : nos amis américains récompensent chaque année la plus mauvaise scène littéraire sexuelle (il y a du boulot). En 2005, le journaliste Giles Loren a battu Salman Rushdie (entre autres), en 2004 c’est Tom Wolfe qui L’a emporté, et pour la cuvée 2006, il est question de faire l’amour avec son épagneul. La leçon est donc : dans le privé, racontez n’importe quoi, en public, essayez d’éviter.


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